Résumé. Cet article propose une relecture africaine de l’Introduction à la stratégie du général André Beaufre (1963). Soixante ans après sa publication, l’ouvrage conserve une pertinence remarquable pour le stratège africain : la dialectique des volontés éclaire les rapports de force asymétriques, la stratégie indirecte offre un cadre pour penser les conflits hybrides sahéliens, et la liberté d’action résonne avec l’aspiration à l’autonomie stratégique continentale. Toutefois, le centrage sur la dissuasion nucléaire, l’eurocentrisme du cadre conceptuel et l’absence de toute réflexion sur les conflits intra-étatiques imposent un travail de transposition critique. L’essai propose des pistes pour « africaniser » Beaufre sans le trahir, en faisant dialoguer ses concepts avec les réalités sécuritaires du continent.
Abstract. This article offers an African rereading of General André Beaufre’s Introduction à la stratégie (1963). Six decades later, the work retains striking relevance for African strategists: the dialectic of wills illuminates asymmetric power relations, indirect strategy provides a framework for Sahelian hybrid conflicts, and freedom of action resonates with the continental aspiration for strategic autonomy. However, its nuclear-deterrence focus, Eurocentric framework, and silence on intra-state conflicts demand critical transposition. The essay charts pathways to ‘Africanize’ Beaufre without betraying him, bringing his concepts into dialogue with the continent’s security realities.
Mots clés. stratégie indirecte ; dialectique des volontés ; autonomie stratégique africaine ; conflits hybrides ; pensée stratégique francophone
Keywords. indirect strategy; dialectic of wills; African strategic autonomy; hybrid conflicts; Francophone strategic thought
Il existe, dans la bibliothèque du stratège francophone, une poignée de textes qui fonctionnent comme des seuils. On les traverse une première fois – souvent à l’école de guerre – et ils structurent durablement la pensée. L’Introduction à la stratégie du général André Beaufre appartient à cette catégorie. Petit livre dense, presque aphoristique par endroits, il a formé des générations d’officiers sur quatre continents. Mais l’a-t-on jamais lu depuis l’Afrique ?
La question n’est pas rhétorique. Beaufre écrit au sortir de la guerre d’Algérie, en pleine guerre froide, obsédé par la dissuasion nucléaire et la rivalité Est-Ouest. Son Afrique est celle des « opérations de maintien de l’ordre » – euphémisme colonial s’il en fut. Pourtant, ses concepts fondamentaux – la dialectique des volontés, la stratégie indirecte, la liberté d’action – possèdent une puissance heuristique qui déborde largement leur contexte d’élaboration. Le stratège africain du XXIe siècle, confronté à des menaces hybrides, à des rapports de force asymétriques et à un impératif d’autonomie, y trouve matière à penser – à condition de lire avec discernement.
Cet essai n’est ni un résumé scolaire ni un exercice d’hagiographie. Il s’agit d’un travail de relecture critique : prendre Beaufre au sérieux, identifier ce qui reste opératoire, pointer ce qui est daté, et proposer les premières lignes d’une appropriation africaine de ses concepts. En un mot : penser avec Beaufre, contre Beaufre parfois, mais depuis l’Afrique – toujours.
1. Beaufre et son temps : rappel d’une œuvre fondatrice
1.1. L’homme et le contexte
André Beaufre (1902-1975) est un général français dont la carrière militaire traverse les grands conflits du XXe siècle : la Seconde Guerre mondiale, l’Indochine, Suez (1956), l’Algérie. C’est un praticien devenu théoricien – trajectoire qui donne à son œuvre une consistance empirique rare. Nommé à la tête du commandement terrestre Centre-Europe de l’OTAN puis fondateur de l’Institut français d’études stratégiques (IFES), il produit entre 1963 et 1972 une série d’ouvrages qui forment un système : Introduction à la stratégie (1963), Dissuasion et stratégie (1964), Stratégie de l’action (1966), L’OTAN et l’Europe (1966).
L’Introduction à la stratégie est le texte inaugural, le plus synthétique et le plus lu. Il paraît dans un moment charnière : la crise de Cuba (1962) vient de révéler les limites de la confrontation directe entre puissances nucléaires ; la décolonisation redistribue les cartes géopolitiques ; la France gaullienne cherche sa « troisième voie » entre les blocs. Beaufre propose une théorie générale de la stratégie qui dépasse le cadre strictement militaire pour embrasser l’ensemble des modes d’action – diplomatiques, économiques, psychologiques – par lesquels un acteur tente d’imposer sa volonté à un autre.
1.2. Architecture conceptuelle
L’ouvrage se structure autour de quelques propositions fondamentales qui méritent d’être rappelées avec précision :
La stratégie comme « art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit » (Beaufre, 1963 : 16). Cette définition, devenue canonique, opère un déplacement décisif : la stratégie n’est plus l’art de la bataille (Jomini) ni même l’art de la guerre (Clausewitz lu restrictivement), mais l’art du rapport de forces dans sa totalité. La dialectique suppose un adversaire pensant, adaptatif, dont les réactions conditionnent l’action propre.
La distinction entre stratégie directe et stratégie indirecte. La première vise la décision par la force militaire appliquée au point décisif ; la seconde cherche la décision par des voies détournées – usure, manœuvre, subversion, action psychologique. Beaufre observe que l’ère nucléaire, en rendant la stratégie directe suicidaire entre grandes puissances, confère à la stratégie indirecte une prééminence nouvelle.
Le concept de « liberté d’action » comme objectif fondamental de la manœuvre stratégique. Conserver sa propre liberté d’action tout en réduisant celle de l’adversaire constitue, selon Beaufre, le principe régulateur de toute stratégie. Cette idée, d’apparence simple, ouvre un espace analytique considérable.
La « stratégie totale » comme intégration de toutes les stratégies particulières (militaire, diplomatique, économique, politique intérieure) sous une direction unique. Beaufre plaide pour une conception holiste de l’action stratégique, irréductible à sa seule dimension armée.
1.3. Réception et postérité
L’Introduction à la stratégie a connu un succès mondial, traduite dans une quinzaine de langues. En France, elle constitue, avec les travaux de Lucien Poirier et d’Hervé Coutau-Bégarie, le socle de l’école stratégique française. Dans le monde anglophone, Beaufre est lu par les théoriciens de la stratégie indirecte – Liddell Hart le préface avec enthousiasme – et par les penseurs de la guerre subversive. En Afrique francophone, le texte figure dans les programmes de nombreuses écoles de guerre, mais il est rarement discuté, adapté ou contesté. Il est enseigné ; il n’est pas approprié. C’est précisément cette appropriation que nous tentons ici.
2. Ce que Beaufre dit encore au stratège africain
2.1. La dialectique des volontés : penser l’asymétrie
Le premier apport de Beaufre, et peut-être le plus durable, réside dans sa conceptualisation de la stratégie comme dialectique. Cette notion implique que la stratégie n’est jamais un monologue – elle est toujours interaction, confrontation de volontés antagonistes cherchant chacune à imposer sa logique. Pour le stratège africain, cette proposition possède une double pertinence.
D’une part, elle oblige à penser l’ennemi comme sujet. Dans les conflits sahéliens contemporains, la tentation est grande de réduire les groupes armés terroristes à de simples perturbateurs, à des forces réactives sans rationalité stratégique propre. La dialectique beaufrienne rappelle que tout adversaire – fût-il un groupe armé non étatique – possède une volonté, une stratégie, une capacité d’adaptation. Les succès opérationnels de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) ou du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) ne sont pas des accidents : ils procèdent d’une logique stratégique qu’il faut comprendre pour la vaincre.
D’autre part, la dialectique des volontés offre un cadre pour penser les rapports entre puissances extracontinentales et États africains. La « coopération militaire » – qu’elle soit française, américaine, russe ou turque – n’est jamais un don gratuit : elle est un instrument au service d’une volonté stratégique. Lire ces interactions à travers le prisme beaufrrien, c’est restaurer la dimension agonistique que les rhétoriques partenariales tendent à masquer. En effet, la sécurité en Afrique ne se pense pas hors des rapports de puissance qui structurent le système international.
2.2. La stratégie indirecte : un cadre pour les conflits hybrides
Le concept de stratégie indirecte trouve dans le contexte sécuritaire africain contemporain une pertinence opératoire remarquable. Beaufre définit la stratégie indirecte comme le recours à des modes d’action non frontaux – subversion, action psychologique, pression économique, exploitation des failles politiques de l’adversaire – pour atteindre des objectifs que la force brute ne peut assurer. Or, que font les groupes armés qui prospèrent au Sahel, au Mozambique ou dans le bassin du lac Tchad, sinon appliquer une stratégie indirecte ?
L’exploitation des conflits fonciers et intercommunautaires, le parasitage des économies informelles, l’instrumentalisation des déficits de gouvernance, la guerre informationnelle sur les réseaux sociaux : autant de modes d’action qui relèvent de ce que Beaufre nommerait la « manœuvre en milieu intérieur ». La stratégie indirecte n’est pas l’apanage des grandes puissances nucléarisées – elle est, par excellence, l’arme du faible ou de celui qui refuse la confrontation frontale.
Symétriquement, la contre-stratégie indirecte offre un cadre pour penser la réponse des États africains. Si la menace est hybride – simultanément militaire, politique, économique et idéologique –, alors la réponse ne peut être exclusivement militaire. La « stratégie totale » de Beaufre, qui intègre tous les leviers d’action sous une direction politique unique, plaide pour une approche globale (comprehensive approach) dont on observe les prémisses dans l’Architecture africaine de paix et de sécurité (APSA) ou dans la Stratégie intégrée des Nations Unies pour le Sahel (SINUS).
Gérard Chaliand, dans ses travaux sur les guérillas du tiers-monde, avait déjà pressenti cette transposition : « Les stratégies de libération nationale ont été, avant la lettre, des stratégies indirectes appliquées par des acteurs non étatiques » (Chaliand, 1994 : 78). Beaufre théorisait du côté de l’État ; mais son cadre conceptuel est réversible.
2.3. La liberté d’action : autonomie stratégique et souveraineté
Le concept beaufrrien de liberté d’action – conserver la sienne, réduire celle de l’adversaire – trouve un écho singulier dans le débat contemporain sur l’autonomie stratégique africaine. Qu’est-ce que l’autonomie stratégique, sinon la capacité d’un État ou d’un ensemble d’États à définir et poursuivre leurs objectifs de sécurité sans dépendance excessive envers des acteurs extérieurs ?
Vue sous cet angle, la réflexion de Beaufre invite à poser des questions d’une actualité brûlante : dans quelle mesure la dépendance aux équipements militaires importés réduit-elle la liberté d’action des forces armées africaines ? Comment les conditionnalités politiques adossées à la coopération militaire contraignent-elles les choix stratégiques souverains ? En quoi l’endettement extérieur constitue-t-il un facteur de réduction de liberté d’action au sens stratégique du terme ?
La notion beaufrienne permet également de relire l’histoire des interventions militaires extérieures en Afrique. L’opération Serval (2013), puis Barkhane, peuvent être analysées comme des dispositifs qui, tout en restaurant provisoirement la liberté d’action de l’État malien face aux groupes armés, réduisaient simultanément sa liberté d’action stratégique globale en créant une dépendance structurelle. Le retrait français du Sahel (2022-2023) a révélé cette contradiction avec une brutalité que les analystes auraient pu anticiper – si la grille beaufrienne avait été appliquée avec rigueur.
3. Les angles morts : ce que l’Afrique oblige à repenser
3.1. L’obsession nucléaire : un prisme réducteur
Le premier angle mort de Beaufre est aussi le plus évident : son obsession pour la dissuasion nucléaire. Plus d’un tiers de l’Introduction à la stratégie est consacré aux modalités de la dissuasion dans un contexte bipolaire. Cette dimension est, pour le stratège africain, largement inopérante. À l’exception de l’Afrique du Sud – qui a démantelé son arsenal en 1989 –, aucun État africain ne dispose de l’arme nucléaire, et le Traité de Pelindaba (1996) fait du continent une zone exempte d’armes nucléaires.
Certes, on pourrait tenter de transposer la logique dissuasive à d’autres registres – dissuasion conventionnelle, dissuasion par interdiction, dissuasion par la menace de déstabilisation régionale. Mais cette transposition atteint vite ses limites. La dissuasion, chez Beaufre, repose sur la rationalité présumée de l’adversaire étatique ; or les groupes armés non étatiques, les réseaux criminels transnationaux et les mouvements insurrectionnels qui constituent les menaces prioritaires en Afrique ne sont pas toujours justiciables d’une logique dissuasive classique.
3.2. L’eurocentrisme du cadre conceptuel
Beaufre pense depuis l’Europe, pour l’Europe, dans un monde structuré par la rivalité Est-Ouest. L’Afrique n’apparaît dans son œuvre que comme théâtre périphérique – terrain d’application des stratégies indirectes des grandes puissances, jamais comme lieu de production de pensée stratégique autonome. Cette invisibilité n’est pas anecdotique : elle reflète une architecture intellectuelle dans laquelle les peuples colonisés sont objets de la stratégie, jamais sujets.
Pour le lecteur africain, cette posture exige un travail de déconstruction préalable. Lire Beaufre, c’est lire un auteur qui a participé à la guerre d’Algérie dans le camp colonial – un fait qu’il ne problématise jamais. Sa « stratégie indirecte » théorise aussi, implicitement, les techniques de contre-insurrection employées contre les mouvements de libération nationale. L’appropriation africaine de Beaufre ne peut faire l’économie de cette lucidité historique.
Cependant – et c’est ici que l’exercice de relecture trouve sa fécondité – , l’eurocentrisme d’un cadre conceptuel n’invalide pas nécessairement sa valeur heuristique. Comme le rappelle Coutau-Bégarie, « les concepts stratégiques sont des outils ; leur valeur se mesure à leur capacité explicative, non à la biographie de leurs auteurs » (Coutau-Bégarie, 1999 : 232). La dialectique des volontés, en tant que structure formelle, transcende le contexte de son elaboration – à condition qu’on la dépouille de ses présupposés implicites.
3.3. Le cadre interétatique : angle mort majeur
L’univers conceptuel de Beaufre est fondamentalement interétatique. La stratégie se joue entre États souverains, disposant d’armées régulières, de diplomaties structurées et de moyens économiques identifiables. Or, le paysage sécuritaire africain contemporain déborde ce cadre de toutes parts :
Les conflits intra-étatiques – guerres civiles, insurrections, violences intercommunautaires – constituent la majorité des situations de crise sur le continent. La « dialectique des volontés » doit être repensée pour intégrer des acteurs multiples, fragmentés, aux objectifs souvent contradictoires au sein d’un même camp.
Les acteurs non étatiques – groupes armés, milices communautaires, sociétés militaires privées, réseaux criminels – opèrent selon des logiques qui échappent partiellement aux catégories classiques de la pensée stratégique. La rationalité instrumentale que Beaufre présuppose n’est pas toujours le registre dominant.
La porosité des frontières et la dimension transfrontalière des menaces invalident le cadre stato-centré. Le Sahel, le bassin du lac Tchad, la Corne de l’Afrique fonctionnent comme des « complexes régionaux de sécurité » (Buzan et Wæver, 2003) où les dynamiques internes et externes s’enchevêtrent.
Ces limites ne disqualifient pas Beaufre – elles appellent un travail de dépassement. La dialectique des volontés peut être pluralisée ; la stratégie indirecte peut être pensée entre acteurs non étatiques ; la liberté d’action peut être appliquée aux organisations régionales. Mais ce travail reste largement à faire.
3.4. L’absence de la dimension culturelle et anthropologique
Beaufre est un rationaliste. Sa stratégie est une mécanique de forces, de volontés et de calculs. La dimension culturelle de la guerre – les imaginaires, les représentations, les ressorts anthropologiques de la violence – lui est étrangère. Or, comme l’ont montré les travaux de Jean-Pierre Chrétien sur les conflits des Grands Lacs ou ceux de Stephen Ellis sur les guerres du Liberia, les conflits africains mobilisent des registres symboliques, religieux et identitaires irréductibles au calcul rationnel.
La « stratégie totale » de Beaufre intègre la « stratégie psychologique », mais celle-ci reste conçue comme un instrument manipulatoire – propagande, désinformation, action sur le moral. Elle ne pense pas les soubassements culturels de la conflictualité. Pour le stratège africain, cette lacune est capitale : on ne comprend ni le djihadisme sahélien ni les milices communautaires du Plateau nigérian sans mobiliser des grilles anthropologiques que Beaufre ignore superbement.
4. Africaniser Beaufre : propositions pour une appropriation critique
4.1. Pluraliser la dialectique
La dialectique beaufrienne est binaire : deux volontés s’affrontent. Les conflits africains sont multipolaires. Il convient de passer d’une dialectique duale à une dialectique plurielle, intégrant la multiplicité des acteurs – États, groupes armés, populations, organisations régionales, puissances extérieures – et la complexité de leurs interactions. Les outils de la théorie des jeux à n joueurs et de l’analyse des systèmes complexes peuvent ici enrichir le cadre beaufrrien sans le détruire.
4.2. Enraciner la stratégie indirecte dans les réalités africaines
La stratégie indirecte, chez Beaufre, reste pensée depuis le haut – depuis l’État ou la coalition d’États. En contexte africain, elle doit être repensée « par le bas ». Les groupes armés qui pratiquent la stratégie indirecte au Sahel ne disposent ni de services de renseignement sophistiqués ni de capacités de guerre électronique : leur « indirection » passe par l’exploitation de la gouvernance défaillante, l’infiltration des économies locales, la manipulation des solidarités communautaires.
Réciproquement, la contre-stratégie indirecte des États africains ne peut se limiter aux recettes classiques de la contre-insurrection héritées de la doctrine française (Galula, Trinquier). Elle doit intégrer des dimensions proprement africaines : le rôle des chefferies traditionnelles dans la médiation, la place de l’islam confrérique comme rempart contre l’extrémisme violent, les mécanismes endogènes de résolution des conflits que les anthropologues ont abondamment documentés.
4.3. Repenser la liberté d’action à l’échelle continentale
La liberté d’action, chez Beaufre, est celle d’un État singulier face à ses adversaires. En contexte africain, elle doit être repensée à l’échelle continentale et régionale. L’Union africaine, les communautés économiques régionales (CEDEAO, CEEAC, SADC, IGAD) sont les cadres pertinents pour penser une liberté d’action collective – ce que l’Agenda 2063 nomme « faire taire les armes » suppose une capacité d’action autonome à l’échelle du continent.
Les conditions de cette liberté d’action collective sont identifiables : financement endogène des opérations de paix (la question du financement par les contributions obligatoires de l’UA reste pendante) ; capacités de renseignement partagées ; doctrine d’emploi commune ; industrie de défense continentale. Sur chacun de ces points, la grille beaufrienne – conserver sa liberté d’action, réduire celle de l’adversaire – fournit un principe directeur opérant, à condition d’en modifier l’échelle.
4.4. Intégrer la dimension humaine et culturelle
Le dernier chantier d’africanisation est peut-être le plus ambitieux : enrichir le rationalisme beaufrrien d’une dimension anthropologique. Non pas abandonner la rigueur analytique de la pensée stratégique classique, mais l’augmenter d’une sensibilité aux facteurs culturels, religieux et identitaires qui structurent les conflictualités africaines.
Cela suppose de faire dialoguer Beaufre avec d’autres traditions intellectuelles : les travaux de Cheikh Anta Diop sur les fondements culturels de la puissance, la réflexion de Fabien Eboussi Boulaga sur la rationalité africaine, les analyses de Mahmood Mamdani sur les héritages coloniaux dans la structuration des conflits. La stratégie, en Afrique, ne peut être un exercice de pure mécanique rationnelle – elle doit intégrer l’épaisseur historique et culturelle des sociétés dans lesquelles elle s’inscrit.
Conclusion – Pour une lecture africaine des classiques stratégiques
Relire Beaufre depuis l’Afrique, c’est accomplir un triple geste intellectuel. D’abord, reconnaître la valeur d’un héritage : la pensée stratégique française, dans laquelle nombre d’officiers africains ont été formés, constitue un corpus riche dont il serait absurde de se priver au nom d’un purisme identitaire. Ensuite, exercer un regard critique : Beaufre est un homme de son temps, porteur de présupposés eurocentrés qu’il faut identifier pour les dépasser. Enfin, produire de la pensée neuve : l’appropriation n’est pas la repetition – c’est la transformation créatrice d’un matériau conceptuel au contact de réalités nouvelles.
L’Introduction à la stratégie demeure, soixante ans après, un texte stimulant pour qui accepte de le lire avec les « lunettes » de l’Afrique contemporaine. La dialectique des volontés, la stratégie indirecte, la liberté d’action : ces concepts ne sont pas périmés – ils sont incomplets. C’est au stratège africain qu’il revient de les compléter, de les amender, et ultimement de produire sa propre synthèse théorique, nourrie des classiques occidentaux mais ancrée dans les réalités du continent.
Ce travail d’appropriation est d’autant plus urgent que l’Afrique manque encore d’une tradition stratégique formalisée qui soit à la fois rigoureuse et endogène. Comme l’écrivait Raymond Aron – autre grand classique méritant sa relecture africaine – : « La pensée stratégique tire sa signification concrète de la situation historique qu’elle interprète » (Aron, 1976 : 48). La situation historique de l’Afrique au XXIe siècle – montée des menaces hybrides, compétition des puissances, aspiration à l’autonomie – exige une pensée stratégique à la hauteur de ces défis. Beaufre ne nous donne pas les réponses, mais il nous enseigne une méthode : penser la stratégie comme un art total, dialectique et créatif. C’est peut-être, finalement, sa leçon la plus durable.
Bibliographie
Aron, Raymond. 1976. Penser la guerre, Clausewitz. Tome I : L’âge européen. Paris : Gallimard.
Beaufre, André. 1963. Introduction à la stratégie. Paris : Armand Colin.
Beaufre, André. 1964. Dissuasion et stratégie. Paris : Armand Colin.
Beaufre, André. 1966. Stratégie de l’action. Paris : Armand Colin.
Buzan, Barry et Ole Wæver. 2003. Regions and Powers: The Structure of International Security. Cambridge : Cambridge University Press.
Chaliand, Gérard. 1994. Stratégies de la guérilla : anthologie historique de la longue marche à nos jours. Paris : Payot.
Chouala, Yves-Alexandre. 2014. « Penser la sécurité en Afrique centrale : entre héritages et innovations ». Revue africaine de défense, n° 7 : 55-78.
Coutau-Bégarie, Hervé. 1999. Traité de stratégie. Paris : Économica.
Liddell Hart, Basil H. 1967. Strategy: The Indirect Approach. 2e éd. London : Faber & Faber.
Poirier, Lucien. 1987. Stratégie théorique II. Paris : Économica.
Trinquier, Roger. 1961. La guerre moderne. Paris : La Table Ronde.
