Editorial: Penser l’autonomie stratégique depuis l’Afrique

Ce premier numéro de la Revue Africaine de Stratégie & Défense procède d’une conviction forgée au contact prolongé des réalités stratégiques du continent : l’Afrique ne manque ni de soldats, ni de courage, ni de menaces auxquelles répondre. Ce qui lui fait défaut, c’est un appareil intellectuel souverain capable de penser sa propre défense – dans ses finalités, ses moyens, ses doctrines et ses temporalités.

Partout dans le monde, les puissances qui comptent ont adossé leur autonomie stratégique à un effort continu de production de savoir. Les États-Unis disposent de la RAND Corporation et d’un écosystème de think tanks irrigant chaque décision du Pentagone. La France a son IRSEM, son IFRI, sa Fondation pour la Recherche Stratégique. La Chine a méthodiquement construit un réseau d’instituts qui alimentent la pensée militaire du Parti. Et l’Afrique ? L’Afrique consomme des analyses produites ailleurs, sur elle, souvent contre elle, et parfois même à son insu.

Cette asymétrie épistémique constitue, à nos yeux, la première des vulnérabilités stratégiques africaines. Avant même l’insuffisance des budgets militaires, avant même la fragmentation des appareils de défense, il y a cette carence fondamentale : l’absence d’un espace scientifique structuré, rigoureux et autonome, dédié à l’étude de la défense africaine par des Africains, pour l’Afrique.

Une revue pour combler un vide

La Revue Africaine de Stratégie & Défense entend occuper ce terrain. Non pas comme un exercice académique déconnecté des réalités, mais comme un instrument au service des États, des armées, des décideurs et des peuples du continent. Notre exigence est double : la rigueur scientifique la plus stricte – évaluation par les pairs, transparence méthodologique, originalité des sources – et la pertinence opérationnelle. Chaque contribution devra apporter une connaissance nouvelle, directement mobilisable pour le renforcement de l’autonomie stratégique africaine.

Cette exigence s’enracine dans trois postures épistémologiques qui constituent notre identité intellectuelle :

Premièrement, l’africano-centrisme méthodologique. Il ne s’agit pas d’un repli identitaire, mais d’un impératif scientifique : analyser la défense africaine depuis les réalités africaines, avec les catégories qui leur correspondent, sans plaquer mécaniquement des grilles forgées dans d’autres contextes historiques et géopolitiques.

Deuxièmement, le refus de la victimologie. L’Afrique n’est pas condamnée à la dépendance. Les obstacles à l’autonomie stratégique sont réels, massifs, parfois structurels – mais ils ne sont pas insurmontables. Notre revue documentera aussi bien les échecs que les réussites, les impasses que les percées.

Troisièmement, l’exigence d’opérationnalité. La connaissance que nous produisons doit servir. Un article excellent sur le plan théorique mais dénué de toute implication pratique est limité. Nous voulons des travaux qui éclairent l’action – celle des états-majors, des ministères, des industriels, des diplomates.

Le dossier inaugural

Le thème de ce premier numéro s’imposait naturellement : l’autonomie stratégique elle-même. Qu’est-ce que l’autonomie stratégique pour un État africain au XXIe siècle ? D’où vient ce concept ? Comment l’adapter aux réalités du continent ? Quels sont les verrous – industriels, financiers, doctrinaux, politiques – qui empêchent son avènement ? Et surtout : quelles voies concrètes d’émancipation existent déjà, ici et maintenant ?

Les cinq contributions rassemblées dans ce dossier abordent ces questions sous des angles complémentaires. La première propose une généalogie intellectuelle du concept d’autonomie stratégique et interroge les conditions de son appropriation africaine. La deuxième dresse un état des lieux des bases industrielles et technologiques de défense sur le continent, en identifiant les conditions minimales de leur émergence. La troisième explore un terrain encore largement impensé en Afrique : la cyberdéfense et la souveraineté numérique comme nouvelles frontières de l’autonomie. La quatrième compare deux trajectoires nationales – le Rwanda et l’Afrique du Sud – qui illustrent, chacune à sa manière, la possibilité d’une autonomisation capacitaire africaine. La cinquième, enfin, interroge la dimension doctrinale et formative : peut-on penser la guerre depuis le continent, avec des catégories endogènes ?

Un appel

Ce numéro inaugural est aussi un appel. Un appel aux chercheurs – confirmés ou émergents – qui travaillent sur ces questions dans l’isolement, sans tribune digne de la portée de leurs travaux. Un appel aux praticiens – officiers, diplomates, ingénieurs de défense – qui détiennent un savoir d’expérience rarement formalisé. Un appel aux institutions africaines – universités de défense, instituts stratégiques, états-majors – pour qu’elles investissent enfin massivement dans la recherche stratégique souveraine.

L’autonomie stratégique ne se décrète pas. Elle se construit – patiemment, méthodiquement, obstinément. Elle commence par la capacité à penser par soi-même les conditions de sa propre sécurité. C’est exactement le projet de cette revue.

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